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Marc Dufumier : « Il faut opérer un virage à 90 degrés pour la transition dans l'agriculture »

Portrait Marc Dufumier ©Arnaud Limon/Wikipedia
Publié le 18.09.2014

Marc Dufumier, ingénieur agronome et enseignant-chercheur, était présent à Rennes pour l'Université d'Eté de la Solidarité Internationale, qui s'est déroulée début juillet. Il intervenait dans un atelier consacré au commerce équitable, où a été évoquée notamment la charte « Commerce équitable appliqué au Nord », mise en place par la plate-forme du commerce équitable, avec la Fnab et le réseau Inpact. Interview de Bretagne Durable (réalisée en partenariat avec le Crid, Centre de Recherche et d'Information sur le Développement).

En quoi consiste cette charte du commerce équitable local ?

Cette charte, que nous avons signé il y a peu sur le commerce équitable « nord-nord » et local, veut appliquer les mêmes principes que le commerce équitable pratiqué entre le Sud et le Nord, mais entre les consommateurs et les agriculteurs français. Si dans les modalités on pourra constater quelques différences, l'idée est quand même que les bénéficiaires puissent bénéficier d'un prix minimim garanti et rémunérateur : si les prix sont amenés à s'effondrer sur le marché, on leur garantit ainsi un seuil de rémunération qui ne diminuera pas. Et ce seuil est calculé sur ce qu'on appelle « le coût de production », représentant ce que les agriculteurs doivent percevoir pour présever leurs outils de production, leur fermes, et subvenir à leurs besoins ainsi qu'à leur famille. C'est autour de ce seuil que les discussions vont devoir se prolonger. Les agriculteurs auront donc un prix minimum garanti, mais aussi un bonus, qui sera versé à leur association, coopérative, groupement de producteurs...et devront être dans une démarche de développement durable. L'idée aussi est que l'engagement dans cette démarche de commerce équitable se fasse sur une durée relativement longue De même, en retenant les principes du commerce équitable tel qu'il est appliqué du sud vers le nord, l'objectif est aussi d'assurer à l'agriculteur un pré-financement d'une partie de ses travaux, et éviter précisément que les paysans en question aient à s'endetter, à subir des découverts de trésorerie...si nous pouvons éviter cela aux agriculteurs, ce serait bien.

Cette charte a été longtemps négociée entre le réseau Inpact, avec la Fnab, et la plate-forme française du commerce équitable.

Le thème de cette université d'été est cette année la « transition ». Qu'est ce que ce mot vous inspire ?

On parle souvent de transition écologique, de transition énergétique. Le mot « transition » évoque pour moi une « révolution ». Pour ce qui est de l'agriculture, il est impératif pour nos paysans, pour nos agriculteurs, et cela est vrai aussi dans les pays du Sud, d'opérer un vrai virage à 90 degrés. L'agriculture industrielle qui est en vigueur par exemple en France, en Europe de l'Ouest et ailleurs, va droit dans le mur. Il convient absolument de trouver une nouvelle orientation vers une agriculture plus durable, plus respectueuse de l'environnement, plus respectueuse de la qualité sanitaire de nos aliments, qui préserve l'intérêt de nos générations futures. Donc sans effondrement des abeilles, sans baisse du taux d'humus, sans algues vertes sur le littoral breton, sans pollution des nappes, sans pesticides sur les fruits et légumes, sans dioxine dans le poulet, sans hormones dans le lait, sans antibiotiques et sans anti-inflammatoires dans la viande...C'est très clairement, en terme de système technique de production, un changement total, une révolution technique. Et cette révolution technique, on sait qu'elle ne peut pas être un « grand soir », cela ne peut pas se faire du jour au lendemain. Evidemment, il ne faut pas non plus qu'elle soit sanglante. Il faut l'adhésion du plus grand nombre d'agriculteurs, y compris du plus grand nombre de ceux qui ne sont pas acquis aujourd'hui à l'idée de ces nouvelles formes d'agriculture, inspirées par exemple de l'agro-écologie. Un très grand nombre d'agriculteurs aujourd'hui ne sont pas acquis à cette idée là. Et donc, transition écologique veut bien dire qu'il faut prendre un virage à 90 degrés, sans déraper, quitte à se donner du temps.

Il faut avoir pour cela l'adhésion du plus grand nombre à l'idée, et trouver des formes de rémunération de ce qui est correct, vertueux : un prix plus rémunérateur pour récompenser le supplément de travail qu'exige par exemple l'agriculture biologique, qui doit nécessairement être bien rémunérée. Le prix payé au producteur doit nécessairement être supérieur à celui d'un produit industriel.

Il faut faire en sorte aussi qu'un certain nombre de rémunération environnementale de certains services d'intérêt général accomplis par les agriculteurs. On peut imaginer que les agriculteurs s'engagent à mettre dans leurs rotations, dans leurs assolements, des plantes de l'ordre des légumineuses qui permettent de nourrir nos animaux avec des protéines françaises, de nous éviter l'importation de soja transgénique en provenance de l'étranger, qui nous fertilise le sol en azote par la voie biologique, qui permet ainsi de nous éviter l'application d'engrais azotés de synthèses, et donc qui nous évite des importations de gaz naturels russes...Et bien tout cela, ce sont des services d'intérêt généraux. Tous ces services environnementaux rémunéreront des agriculteurs et cela récompensera le supplément de travail, car il est vrai que l'agriculture durable, biologique, est plus soignée, plus artisanale. A l'opposé d'une agriculture industrielle, elle exige beaucoup de travail et donc une bonne rémunération. Et la « transition », c'est mettre en œuvre les mesures politiques qui font que les personnes dans une démarche de progrès puissent être correctement rémunérées et accomplir cette révolution jusqu'au bout.

Le traité transatlantique entre l'Europe et les Etats-Unis (Tafta) est actuellement en préparation. Quelles pourraient être les conséquences du Tafta sur l'agriculture française ?

Il est très important aujourd'hui de faire en sorte que ce traité ne soit pas signé. Les raisons sont multiples et cela rejoint très clairement les préoccupations du commerce équitable : il y a là une très forte similitude entre le commerce équitable tel qu'on le connaissait sud/nord et le commerce équitable nord/nord mais lointain, puisque l'on parle d'échanges entre les Etats-Unis et l'Union Européenne. Quand, dans le commerce équitable, on dit qu'il faut « impérativement se soustraire à l'impérialisme des grandes et moyennes surfaces, de l'agro-industrie, de ces monopoles qui formatent le comportement des consommateurs et qui définissent le cahier des charges des agriculteurs et les sous-rémunèrent » (ce qui est un combat juste) on oublie très souvent que leur capacité de pression est de dire « si vous n'acceptez pas nos prix, si vous ne vous conformez pas à notre cahier des charges, nous importerons ». Et d'où pourrait-on importer dans le cadre du traité transatlantique ? C'est évidemment des Etats-Unis, puis du Canada, et comme les Etats-Unis signent actuellement des traités transpacifiques et autres, c'est un alignement des prix du marché intérieur de l'Europe et en particulier de la France sur les prix internationaux qui se fait. C'est-à-dire un alignement sur les prix agricoles des compétiteurs les plus productifs au niveau du travail, là où on a davantage remplacé les gens par des machines, là on a déjà expulsé beaucoup de gens pour les mettre au chomage. Il faudrait alors que notre poudre de lait soit compétitive avec celle de la ferme des mille vaches par exemple...

Cette industrialisation de notre agriculture est une vraie menace. Elle est d'autant plus forte que si nous essayons de produire autrement, et autre chose que de la simple poudre de lait tout venant, en face les monopoles en question diront « nous ne vous acheterons plus de lait, et nous irons acheter ailleurs ». Et ce sera vrai pour le sucre de betterave en concurrence avec le sucre de canne.... Ce sera vrai avec les céréales françaises et les céréales des Etats-Unis, ce sera vrai pour quasiment tous les produits tout-venant.

L'agriculture durable, telle qu'il convient de la promouvoir à travers la transition écologique, est une agriculture qui créera au contraire des produits de haute valeur ajoutée, des produits parfois de transformation fermière ou de petites coopératives. Ce seront des produits bio donc des produits n'utilisant pas d'intrants de synthèse mais qui exigent qu'on passe plus de temps à désherber et donc des gens qui doivent être correctement rémunérés...Cette agriculture-là ne peut survivre que si on accepte que dans le commerce international il y ait des formes de protection qui s'appellent des « indications géographiques protégées ». Et attention, ce traité transatlantique envisagerait de faire de nos AOC, de nos indications géographiques protégées des marques, qui pourront être achetées, et on pourrait produire du champagne aux Etats-Unis, du camenbert n'importe-où...

Le traité transatlantique, au nom de la lutte contre le protectionnisme, lutte contre toutes les IGP, lutte contre tout ce qui est considéré comme des « mesures d'ordres sanitaires », des « mesures d'ordre environnemental », car étant vues comme des mesures de distorsion de la concurrence. C'est quand même cela le mandat de ce fameux traité transatlantique, et donc la menace qui pèse est bien celle là.

Et on voit bien la pression des Etats-Unis pour que nous cédions sur ce terrain. Je crois que le public français mérite d'être informé. Les raisons pour lesquelles l'Europe s'est lancée dans ces négociations est qu'elle essaie de gagner sur un tout autre terrain, qui est d'avoir accès au marché public dans des pays comme les Etats-Unis, à savoir qu'ils offrent la possibilité aux entreprises européennes de se positionner sur des appels d'offres. Les Etats-Unis réclament des concessions, et il y a donc bien en Europe, et en France, des forces, qui encouragent le gouvernenment pour conquérir des marchés aux Etats-Unis

Source : Bretagne Durable